l’adieu
Les gens sont massés le long de la pelouse. Arrive la longue voiture grise. Deux vieux endimanchés en sortent, jettent un regard circulaire à l’assistance, se glissent un mot à l’oreille. Une femme parle. Tissu de conneries, template de discours, mots creux. Quelqu’un dépose une photo.
See the stone set in your eyes, see the thorn twist in your side.
La voix de Bono emplit l’espace, le vieux traverse la pelouse, un petit seau métallique à la main, de la poussière s’en échappe doucement.
Mots vides, à nouveau. Certains murmurent “Avec la vie qu’elle menait, ça devait finir comme ça”, “elle aurait du changer, se reprendre en main”. Moi, je pense à tout ce qui aurait pu être et qui n’a pas été. Je me rappelle comme elle dessinait bien. Puis le silence à nouveau, puis Skin.
‘Cos I don’t want you, to forgive me, you’ll follow me down, you’ll follow me down, you’ll follow me down.
Je crois que, dans le genre piqûre de rappel de “la vie est une connasse mais grouille-toi de la vivre avant qu’elle ne te défonce”, voir se disperser les cendres d’une fille que tu connais depuis toujours sous les yeux pleins de larmes de son père, ça se pose là.
la prise de conscience
Arrête de te prendre la tête, n’y pense plus, qu’il me dit. Et il a raison. Je devrais laisser tomber tout le bullshit venu du boulot à la minute où je dépose la sacoche de mon laptop dans l’entrée chez moi. Laisser toute cette merde glisser de mes épaules et l’accrocher au portemanteau comme si c’était une veste. Mais c’est plus fort que moi. Il faut que je prenne tout à coeur, comme une conne. Prends-toi une porte dans la tronche et tends la joue gauche pour le reste de la branlée qui te revient. Paie-toi un ulcère à l’estomac et une paire d’insomnies. Change. Baisse la tête et rentre dans la case qu’on a prévue pour toi.
Wait… What?
C’est à quel moment que j’ai oublié le plaisir de n’être jamais là où on m’attend ? Depuis quand je me suis mise à vouloir faire les choses comme il fallait et pas à ma façon ? Et me soucier de ce que les autres peuvent bien penser de moi ? Mais qu’est-ce qui m’est arrivé !?
Ressaisis-toi ma grande, putain ! Ça suffit les conneries…
le déménagement
Parfois, tu rencontres quelqu’un et ça colle tout de suite. C’est un look, une référence, une passion commune, des blagues débiles, que sais-je encore. Pas besoin d’en faire des tonnes, la sauce prend.
D’autres fois, ça prend des plombes avant d’apprécier certaines personnes. Peut-être même qu’au début, tu ne fais même pas gaffe. Tu ne fais pas l’effort, parce qu’en fait tu es trop snob pour ça. Parce que t’es bien trop rock’n’roll pour avoir des potes à prénoms composés et noms de famille à particules, de ceux-là qui ont leurs initiales brodées sur leur chemises bleu bébé ou rose poudré, des ceintures tressées assorties, des coupes à mèches aussi impeccables que la précision de leur rasage.
Et puis finalement, sans t’en rendre compte, tu finis par les kiffer. Tu sais pas bien comment t’en es arrivée là mais aujourd’hui, quand ils t’ont annoncé qu’ils rentraient au pays, à plus de mille kilomètres, t’as eu comme une boule dans la gorge. Tu as regretté les fois où tu leur as dit que non, tu n’allais pas manger avec eux cette fois, peut-être la prochaine fois. Tu t’es dit qu’ils allaient te manquer, cette bande de petits cons.
l’amalgame
Je suis à la cinémathèque avec J. Le lieu a des airs de salle d’opéra ou de théâtre d’un autre âge, avec des balcons en bois décrépits et des moulures jaunies au plafond. Sur l’écran, un film en noir et blanc, tacheté et muet. Charlot, peut-être. Par une porte vitrée sur ma droite, je vois s’élancer des bonnasses en mini shorts et collants en résille. Je me faufile parmi les sièges et j’atteins la fameuse porte pour découvrir que c’est en fait un match de roller derby. J’entends qu’on m’appelle. Je sors rapidement de la salle de cinéma par les escaliers, recouverts de moquette sombre. C’est Roger Sterling qui m’appelle. Il me confie un de ses sempiternels costumes gris pour que je le dépose au pressing, me fait la bise et s’en va. En sortant de la cinémathèque, je croise Joan Holloway, superbe dans une robe violette. Sa voix caressante me salue. Je me réveille.
la désintox
9h. Arrivée en règle au bureau, j’allume mon ordi en enlevant ma veste. Je checke mes e-mails.
“Connectez-vous avec vos camarades de porno.”
Euh…
Ah, non.
“Connectez-vous avec vos camarades de promo.”
Je devrais sérieusement songer à arrêter d’arrêter le café.